Ecclésialiser le travail
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DIACONAT ET MONDE NOUVEAU
Novembre
1999
Le Christ
est à la fois la source et le terme du sacrement de l'ordre. Comme il est aussi
le Créateur du monde et le Seigneur de l'histoire qu'il mène à son
accomplissement dans le royaume. Le travail des hommes a charge d'orienter,
dans l'Esprit, la création vers ce but. Cette signification se trouve mise en
lumière par le ministère diaconal.
Ce texte a
été travaillé avec les diacres du diocèse
La place du diacre est en débat, pratiquement
depuis la restauration du diaconat permanent. Pour simplifier les termes de la
discussion, on peut présenter les deux principales tendances de la manière
suivante :
·
En tant que ministre ordonné, le diacre agit dans l'Eglise et pour elle. Il
baptise, marie, enterre, prêche et sert à l'autel. Selon la phrase de son
ordination, il aide u peu l'évêque (sauf nomination particulière) et beaucoup
les prêtres. En ce cas, son travail et sa vie de famille, ses engagements et sa
participation à la société, restent seconds, comme en plus de ses activités
ecclésiales et de son ministère.
·
A l'inverse, une autre conception du diaconat met en avant le travail et ses
engagements, les responsabilités sociales et la vie de famille. Elle place
tellement en second la vie liturgique, que certains diacres ne baptisent et ne
marient que rarement, dans leur famille ou dans celle de leurs camarades de
travail. A la demande. Certains ne prêchent pas ni ne portent la communion aux
malades. Même quand des exemples historiques fondent l'exercice de tâches
diocésaines souvent matérielles (par exemple les finances, l'intendance...),
ces fonctions ne comportent pas toujours de correspondances liturgiques ou
ministérielles.
Ainsi décrites, ces oppositions sont
excessives ! La vie connaît heureusement plus de nuances. Pour schématiser
encore plus, les deux approches du diaconat permanent oscillent entre un rôle
liturgique minimal (verser une goutte d'eau) que les fidèles prennent pour
l'action d'un enfant de choeur monté en âge, et une décoration honoraire
décernée à un professionnel particulièrement méritant, dévoué et généreux.
De cette manière, aucune branche de
l'alternative n'exprime vraiment le diaconat. L'équilibre vers lequel tendent
les nominations entre ces deux approches, apparaît plus comme un compromis que
pour une présentation vraiment fondée de la nature du diaconat permanent.
Aussi, loin de partir des fonctions du diacre, mieux vaut chercher le point de
la mission de l'Eglise où ce ministère prend sa source et sa nécessité.
1
- Ni une étape, ni un arrêt dans la marche vers le presbytérat :
Lors de l'ordination d'un prêtre,
l'évêque affirme liturgiquement qu'il choisit (et son presbytérium avec lui :
"nous te choisissons comme prêtre") un homme et qu'il en fait son
collaborateur "pour exercer le sacerdoce apostolique" (rituel N°159). Rapidement dit, les
textes de l'ordination rappellent que le prêtre a charge de faire vivre
l'Evangile : il sert donc les charismes prophétiques, spirituels et
missionnaires des chrétiens pour les constituer en corps du Christ. Il sert les
communautés chrétiennes par la célébration de l'Eucharistie et de la
réconciliation. Les tâches essentielles à la vie chrétienne, le témoignage, la
communion et le service, sont ainsi nourries dans la foi, réconciliées dans la
charité, édifiées dans l'unité. Apparemment, tout et accompli : où situer le diacre ?
Quand il s'agit d'un diaconat en vue du
ministère presbytéral, celui-ci est, au fond, perçu comme un apprentissage. Il
permet de se rendre compte si un candidat possède les qualités idoines à
l'exercice du presbytérat. C'est un stage anticipateur de ce que fera plus tard
le prêtre, l'Eucharistie et la Réconciliation en moins. C'est en fonction du
prêtre que le diaconat est ainsi perçu : le diaconat "en vue du
ministère" avait absorbé le diaconat "pour le service". De ce
fait, le diaconat apparaît comme une étape menant au sacerdoce. Et le ministère
se résumait au presbytérat.
La restauration du diaconat "à
vie", arrête la progression. En principe, le diacre permanent ne sera pas
appelé à devenir prêtre. Ce n'est pas son appel. Il n'est pas arrêté dans une
marche, il n'est pas un "prêtre tronqué". Se référer au sacerdoce
pour comprendre le diaconat constitue une impasse. Le sacrement de l'ordre
qu'il reçoit, se suffit à lui même, tel qu'il est. Il a sens en lui même.
En complément, on peut soutenir que ce
n'est pas le "diaconat en vue du ministère" qui expliquerait le
"diaconat pour le service". C'est l'inverse qu'il faut soutenir : le diaconat "pour le service",
justifie le diaconat "en vue du ministère". L'Eglise entend
choisir ses futurs prêtres parmi ceux qui ont exercé le diaconat "pour le
service".
Il existe donc deux formes du diaconat
: l'une est appelée à passer à un autre ordre, en entrant dans le presbytérium,
par l'action d'une autre ordination. Un unique sacrement agit de manière
différenciée entre le diacre et le prêtre, mais avec une source unique, le don
de l'Esprit manifesté dans la célébration sacramentelle présidée par l'évêque.
L'évêque étant le symbole personnalisé de son église, c'est donc bien vers la
mission de l'Eglise qu'il :convient de se tourner.
Un mot encore : il serait intéressant
de vérifier si le célibat monastique (le moine est "seul"), en
influençant le presbytérat, n'a pas contribué au déclin du diaconat "pour
le service". Un diacre célibataire peut être appelé au ministère
presbytéral. De manière complémentaire; prétendre que l'établissement d'un
diaconat permanent marié ouvrirait la porte à ordonner prêtres des hommes
mariés, en voulant rappeler un point d'histoire ancienne, cette suspicion
reprend insensiblement l'idée que le diaconat ne serait qu'un réservoir de
prêtres. Il y perd sa spécificité en jugeant encore le diacre à partir du prêtre
qu'il pourrait devenir.
Source et terme du sacrement de
l'Ordre, le Christ à la Cène et au lavement des pieds ouvre à ce qui nourrit et
sert l'homme. Les ministres ordonnés, avec patience, essaient d'ensemencer les
terrains qui leur paraissent les plus en friche. Ils témoignent ainsi de
l'amour du Christ pour le monde et pour l'Eglise.
2
- Bienheureuse solidarité :
Pour situer le diacre, on fait souvent
appel à la solidarité :
Aujourd'hui, une mission diaconale
auprès des exclus, des prisonniers, des sidéens, des malades, des handicapés...
ne souffre aucune critique. Elle paraît aller de soi. L'exercice de la charité
par les diacres, remonte à la plus haute antiquité. Saint Laurent, Saint
Vincent, diacres et martyrs, patronnent cette orientation.
Pour une part, cette représentation est
exacte. Toute l'Eglise se doit de manifester sa solidarité avec les autres (cf Mt 25). L'exercice de la charité
n'est pas optionnel. Il relève de la nature même de l'Eglise. Qu'alors cette
Eglise ordonne quelques-uns de ses membres pour vivre, par la consécration à
ces ministères, une donation d'elle même à la charité, cette orientation est
plus que légitime, elle est essentielle. Le diacre exprime ainsi ce qu'est
l'Eglise qui vit comme corps et en chacun de ses membres.
Toutefois, cette présentation n'est pas
sans soulever des difficultés. La solidarité, d'abord, ne saurait tout
légitimer. Toute intervention auprès des exclus n'est pas, de soi, valide. En
ces domaines, il ne suffit pas de faire, encore faut-il que ce qui est fait
soit compétent et fécond, sinon, au lieu de charité, rôdent les dangers de
complicité, d'assistanat, de paternalisme.
Le diacre serait-il plus compétent du
fait de son ordination ?
Sur quoi s'appuie exactement la
signification de ce ministère ?
La compétence ? la générosité ? Une
longue expérience ?
Pour le coup, ce sont les responsables
laïcs qui s'interrogent sur les raisons d'une ordination où ils voient,
souvent, une reconnaissance officielle, par l'Eglise, de leur compétence et de
leur travail : l'un des leurs est ordonné.
Là encore, tout n'est pas erroné : il
est légitime d'ordonner un diacre au titre de sa compétence et de son
dévouement, comme engagement de l'Eglise en sa source avec les pauvres. Ce sont
les limites des raisons avancées qui posent question.
Des diacres travaillent en d'autres
secteurs professionnels, peut-on les créditer de justifications aussi fortes
que celles de la solidarité ? De plus, la solidarité ne constitue pas un en
soi, ni même une finalité qui tient toute seule. Ce qui importe à terme, c'est
la constitution d'une société humaine et pas seulement remédier à ses déficits
: ce but donne sens à une action solidaire. Plus de développement que
d'humanitaire ! La solidarité demande à être légitimée par un but, une plus large
finalité.
A l'ordination d'un diacre, le Père
Rozier disait dans l'homélie : "Ce
n'est pas l'homme qui entre dans le sacré, mais le sacré qui entre dans
l'homme". C'est bien le souci de l'homme qui a orienté le Concile
Vatican II vers la restauration du diaconat permanent. Avec le diaconat,
l'Eglise plonge dans le monde.
La référence du principe "ce que l'un signifie, tous doivent le
devenir" reste trop souvent dans le domaine de l'exemplarité morale et
de l'invitation généreuse -ce qui n'est pas rien-. Mais il ne rend pas
suffisamment compte de ce que le sacrement apporte de nouveau et de spécifique
.il fonctionne encore selon la logique du prototype. Certes, l'ancien est
"le modèle du troupeau"(1P
5,3), non en vertu de son seul exemple, mais suivant "l'Esprit de Dieu". (V.2).
Ainsi le diacre renvoie l'Eglise à
l'Esprit du Christ dont chacun a reçu les arrhes (2 Co 1,22). Il signifie bien
ce que chacun doit devenir en conformité à son baptême, y compris dans le
domaine de la charité, mais il le signifie au nom du Christ mais non pas au nom
d'une référence personnelle.
Tout baptisé agit au nom du Christ, de
par son baptême et sa confirmation. Il a donc une mission de service. On peut
ajouter, en reprenant une intuition de la théologie mystique du moyen-age,
qu'il agit aussi au titre de l'Eglise présente en lui : "Chaque âme individuelle peut être considérée comme réalisant
pleinement en elle le mystère sacramentel de l'Eglise" (Saint Pierre
Damien : "Sur le Dominus Vobiscum",5).
Le sacrement de l'Ordre, s'enracine
dans les sacrements de l'initiation chrétienne d'une double manière.
·
Il signifie, par
cette implantation, que tout charisme vient de l'Esprit et le "un pour tous" puise ici son
sens profond.
·
Il rappelle également
que le Christ est la source active et présente de la vie sacramentelle, d'une
manière propre et unique. Par là, le ministère qui découle du sacrement de
l'Ordre, met au service de la vie ecclésiale.
Le diacre rappelle ainsi les exigences évangéliques
que, sans être diacre, tout chrétien doit accomplir à la suite du Christ. Son
ordination est un appel d'altérité par rapport aux autres chrétiens. Il serait
plus exact de dire que ce que le diacre signifie, appelle chacun à mettre ses
dons au service de tous: "Ayez entre
vous les sentiments qui furent ceux mêmes du Christ Jésus" (Ph 2,5).
Tel est le service que rend le diacre.
3 - Homme
du seuil :
On comprend dès lors, que le ministère diaconal
déborde largement le seul domaine de la solidarité, encore une fois, sans
aucune mésestime pour elle. Dans la mesure où la solidarité exprime dans
l'histoire la charité première de Dieu pour le monde qu'il aime et à qui il a
envoyé son Fils (Jn 3,16), elle rappelle une exigence primordiale dont
l'évidence apparaît encore plus avec les démunis, c'est que "la charité
rend service" (1Co 13,4). L'amour est serviteur. Il est
l'"Orient" de la vie commune, fondateur de la qualité des relations
déjà à l'oeuvre et attirant en avant. C'est l'Agapè du Christ donnant sa vie.
A ce titre, le sacrement oriente effectivement le
diacre vers le service : service du monde par l'église, il donne l'Eucharistie,
source de la charité; service de l'église par les hommes qu'il introduit dans
la vie baptismale; il est donc l'homme du dialogue, le serviteur de la parole.
Serviteur des "pauvres", il porte le souci de tous ces exclus qui
manquent à l'Eglise, le souci de ceux qui ne sont pas là, de tous ces absents
qui n'ont pas le sentiment d'être convoqués par Dieu comme les autres. Plus
radicalement encore, il se tient au seuil de la vie personnelle de chacun pour
servir en cet homme la mise de ses dons au service de tous : "A chacun, la manifestation de l'Esprit
est donnée en vue du bien commun" (1 Cor 12,7).
"Servir le bien commun", ce
"sympheron" dont parle Paul, désigne ce qui est utile, ce qu'on porte
ensemble et qui réunit. Une convergence tendue vers un but. Or, cette
orientation définit également le politique. Ainsi, le canon 288 dispense les
diacres permanents des restrictions suivantes :
"Il est
interdit aux clercs de remplir des charges publiques qui comportent une
participation à l'exercice du pouvoir civil" (C285,3).
"Les
clercs ne prendront pas une part active dans les partis politiques ni dans la
direction des associations syndicales, à moins que, au jugement de l'autorité
ecclésiastique compétente, la défense des droits de l'Eglise ou la promotion du
bien commun ne le requièrent. (C287,2) "
Libre de s'engager dans des responsabilités
civiles, avec ce que cela comporte de débat, de confrontation, le diacre reste
"signe de contradiction" (Luc 2,34) au nom de l'Evangile. Il n'hésite
pas à oeuvrer avec d'autres pour rappeler aux décideurs de la vie politique et
socio-économique, ce principe d'éthique : le service de l'homme exige que
celui-ci ne soit pas sacrifié à la rentabilité et à la compétition économique
ou marchande. Le développement doit aller de pair avec le respect de l'homme,
de sa dignité, et tendre vers sa participation active aux décisions.
Cette attention au bien commun, dans le champ du
ministère diaconal, renvoie à des textes de Vatican II sur la charge pastorale
des évêques. Il leur faut répondre "aux
difficultés et questions qui angoissent le plus les hommes" (Christus
Dominus 13), donc, "les évêques travaillent aussi au progrès et au bonheur
civil" (19). La liturgie de son
ordination lui demande s'il veut "d'un coeur plein de bonté et de
miséricorde, accueillir au nom du Seigneur, les pauvres, les étrangers et tous
ceux qui sont dans le besoin ?" (Rituel, 40).
Ainsi, l'évêque choisi pour "remplir sans défaillance la fonction de
grand prêtre et de pasteur" (rituel, 47), reçoit le même service du
christ que rappellent les deux titres employés.
Le Christ-serviteur est également le
Christ-créateur. Dans l'épître aux Colossiens, Paul est ministre (1,23) de
l'Evangile du Christ-créateur (v.15-17) et tête de l'Eglise (v.18-20). La
mission du Christ ressuscité concerne la réconciliation de "tous les
êtres" (v.20). Cette unique visée comporte deux accents : le témoignage
pour l'évangile et la réalisation du dessein de Dieu sur le monde, à la lumière
de Pâques. De ce fait, la mission de l'Eglise est, en quelque sorte, double :
elle sert l'Evangile et elle sert le dessein de Dieu sur ce monde. Parce qu'il
est créateur et maître de la vie, le Christ s'est fait serviteur de l'avancée
humaine de cette histoire, dans le sens voulu par Dieu.
La distinction de la double mission se manifeste
étonnamment dans le miracle où, guérissant un homme et le rendant à la vie
sociale, le Christ n'en fait pas obligatoirement un disciple. Le disciple est
celui qui, par la foi, goûte par avance les biens du royaume destinés à tous
(Ep 1,11).
L'évêque possède ainsi comme deux mains :
- L'une, presbytérale, pour bâtir le Corps du
Christ.
- L'autre, diaconale, pour aider la marche du monde
vers son accomplissement dans le Royaume.
Elles ne sont pas symétriques. Le presbytérium est
coopérateur de l'ordre épiscopal. Le corps ecclésial du Christ advient dans la
marche du monde, en fidélité au don de Dieu.
En ce cas, le diacre est, par ordination, au seuil
du Royaume qui vient, dont il sert la venue dans l'histoire. Il sert la
construction du monde pour la récapitulation de tout dans le Christ. Homme de
seuil, il est l'homme du va-et-vient entre le porche ouvert au monde et l'autel
eucharistique. Il conduit vers l'assemblée et il entraîne l'assemblée vers les
tâches humaines. Le diacre "étire
l'Eglise". Il donne ainsi un sens, nouveau et visible, à la liturgie à
laquelle il participe, qu'il s'agisse de l'Eucharistie ou du mariage.
Le diacre est appelé sur place, dans son travail et
sa vie familiale. Il se tient "au seuil des hommes" comme au bord
d'un puits, de la source vive. Pour les gens, la présence d'un
"représentant de Dieu" (ainsi disent-ils) parmi eux, prouve que leur
vie quotidienne intéresse Dieu, qu'ils l'acceptent ou le refusent.
La vie d'un peuple qui reste sur place ou qui est
mobile, comprend des diacres qui restent ou sont mutés professionnellement,
suivant le rythme de leur profession, selon d'autres critères de nomination que
les prêtres. Partager le rythme de vie des gens rapproche d'eux. C'est
pourquoi, en Eglise, le diacre vit d'autres structures que celles de fidèles
réunis en petites communautés. Il est souvent envoyé à un secteur pour ouvrir
la communion de communautés ouvertes au monde. De même, par sa vie de couple,
comme lieu où on apprend à aimer, donne le signe de la volonté que les autres
grandissent.
4 -"
Le royaume est tout proche de vous" (Lc 9,9).:
La création a été confiée aux hommes (Ps 115,16),
afin qu'ils la continuent en l'humanisant. Tel est bien le but de la charité :
rendre cette terre humaine, par la solidarité, mais tout autant, sinon plus,
par le travail, par la compétence, par l'art.. en servant la dignité de
l'homme, la justice, la destination universelle des biens...
Il est utile de citer quelques prières qui
insistent en ce sens "pour que ta
volonté soit faite" :
"Tu
demandes à l'humanité, Dieu créateur, de se perfectionner de jour en jour et
d'achever par son travail l'oeuvre immense de la création; aide-nous à faire
que tous les hommes aient des conditions de travail qui respectent leur dignité
: qu'en s'efforçant d'améliorer leur propre sort, ils agissent avec un esprit
de solidarité et de service."
(Laudes,
lundi IV)
"Père
très bon, toi qui as confié la terre aux hommes pour qu'ils la gardent et la
travaillent, pour qu'ils puissent progresser en s'entraidant, donne-nous de
mener nos travaux avec un esprit filial envers toi et un esprit fraternel
envers tous."
(Tierce, lundi IV)
Un magnifique résumé en est fourni par l'hymne de
Sexte du temps pascal 2 :
"Le
Fils de Dieu, les bras ouverts,
A tout
saisi dans son offrande,
L'effort
de l'homme et son travail,
Le poids
perdu de la souffrance.
L'élan
puissant de son amour
Attire à
lui la terre entière,
Il fait
entrer dans son repos
Le monde
en marche vers le Père.
Renouvelée
par Jésus-Christ,
Principe
et fin de toute chose,
La
création devient en lui
Première
étape du Royaume.
Que cette orientation de transformer la terre en
fonction des axes révélés par la Bible, qu'il s'agisse là d'une mission de
l'Eglise chargée non seulement de faire de belles âmes mais aussi de travailler
le monde par le ferment de l'Evangile, ce sont là des évidences, ou plutôt des
exigences à accomplir. L'Eglise prie pour y être fidèle :
Tu as
voulu, Seigneur, que la puissance de l'Evangile travaille le monde à la manière
d'un ferment; veille sur tous ceux qui ont à répondre à leur vocation
chrétienne au milieu des occupations de ce monde : qu'ils cherchent toujours
l'Esprit du Christ, pour qu'en accomplissant leurs tâches d'hommes, ils
travaillent à l'avènement de ton Règne.
(Laudes
mercredi II)
Il est clair que cette action s'oppose aux
égoïsmes, aux violences, aux appétits de domination ou d'argent. L'Eglise
annonce l'Evangile "en contradiction avec l'esprit du monde" (Laudes
vendredi I).
Il reste cependant un nombre important de personnes
qui accomplissent honnêtement leur travail, qui s'engagent pour un monde de
justice, de paix et de dignité, parfois au péril de leur vie. Parmi elles,
chrétiens et non chrétiens collaborent à humaniser la terre. En quoi ces tâches
concernent-elles un ministre ordonné, le diacre ?
Ces travaux concernent le diacre car ils
constituent le lieu où inscrire combien ils sont conformes au projet créateur
de Dieu. Pourtant, bien des chrétiens le font déjà. Il reste à signifier que
ces engagements possèdent leur raison d'être dans le Christ. Le sacrement qui
ordonne un diacre, révèle que le Christ, source de cet ordre, est aussi le
Créateur, le Seigneur de l'histoire. Cette oeuvre, pour que se répande l'esprit
des Béatitudes, montre que, "cachées
depuis la fondation du monde" (Mt 13,35)
les paroles du sermon sur la montagne maintenant
révélées (Rm 16,25-26), proviennent du Christ et éclairent l'histoire des
hommes. Dans le diacre du Christ, le Royaume est affirmé comme grâce qui est
donnée de "l'avenir". Le diaconat représente un acte du Christ
récapitulant dès aujourd'hui le monde pour l'offrir au Père (Ep 1,10). La création
dans le Fils est rassemblée par lui pour être remise au Père "afin que Dieu soit tout en tous" (1Cor
15,28).
Le diacre est ordonné à ce projet. Il sert, par son
travail et son engagement, ce "commandement
ancien et nouveau" d'établir des relations entre les hommes, qui
découlent de l'amour du Père et du Fils (1Jn 2,7).
Déjà, dans Saint Matthieu, les publicains et
prostituées, dont le Christ dit qu'ils précèdent leurs contradicteurs sur le
chemin du Royaume, sont situés par rapport à Jean Baptiste. Ils ont fait un
premier pas. Il leur reste à découvrir le Christ du royaume. Le premier pas, ce
premier déplacement, indique où agit le diacre.
5 -
Servir un monde de Résurrection :
Parmi donc les hommes qui travaillent dans le sens
des Béatitudes, le diacre révèle le Christ-Tête d'un monde nouveau, à
construire.
Il serait erroné de concevoir le ministère du
diacre dans le monde comme opposé à celui du prêtre dans l'Eglise. Si le diacre
travaille dans les réalités séculières, parce que Dieu aime ce monde (Sg 11,
25-26), c'est afin de les rénover, car le Christ transfigure la Création.
L''Eucharistie est le sacrement d'un monde nouveau, monde consacré par la
réconciliation initiale, la parole partagée, le pain et le vin sanctifiés, la
paix échangée et la communion donnée. Le diacre porte au monde la lumière de la
Parole et la puissance de transformation de l'Eucharistie. S'il effectue cette
mission parmi d'autres chrétiens, c'est bien parce que le Christ se donne lui
même aux hommes.
Ainsi envoyé aux hommes, le diacre signifie aussi
"Les Eglises qui tiennent de ces
nations leurs fondations", comme prêchait Sophrone de Jérusalem vers
635 (homélie sur Jean Baptiste, 19). Ce monde est la chair de l'Eglise.
Il s'agit des "nations", donc de réalités
collectives, sociales. C'est en leur sein qu'est plongé le ministère diaconal
par sa profession et ses engagements.
D'où, l'importance du travail comme mission
diaconale. Il faut faire effort, avec la grâce du Christ, pour que ce travail
aille dans le sens du dessein de Dieu. Le travail, la justice, les engagements
sociaux, évitent les excès de charité irréfléchies. Ce travail, il ne suffit
pas de bien l'accomplir. Il s'agit de l'effectuer en tant qu'oeuvre du Fils,
afin de révéler comment le chemin du Serviteur ouvre l'histoire à la
Résurrection qui est le projet du Père sur le monde. Ainsi, le diacre fait autre chose que les chrétiens
militants : il leur donne, par le sacrement, l'aujourd'hui du Royaume qui est
le Christ même.
Engagé dans des combats difficiles, syndiqué
parfois, le diacre affronte les conflits inévitables à toute avancée de
l'histoire. Pour lui, comme pour d'autres, il risque de s'y durcir. Sa mission
cependant rappelle que, là où des hommes font l'histoire, le Royaume se
présente avec ses exigences.
Le travail, la vie sociale et collective, sont des
réalités nécessairement ambiguës où se mêlent des enjeux et des valeurs souvent
contraires. Mais c'est dans ces situations où la clarté n'est jamais totale,
dans ces circonstances où il faut choisir sans être toujours sûrs des moyens
pertinents, que la présence du diacre signifie que le Christ, en entrant dans
l'histoire, en a assumé les contradictions et les obscurités. Il a laissé comme
axe d'action de chercher où les Béatitudes sont le plus impliquées.
En effet, l'activité des diacres dans le service du
monde et de l'Eglise, manifeste l'actualité de la puissance du Ressuscité. Par
le sacrement de l'ordre, l'Esprit rappelle que l'aujourd'hui du Royaume est le
Christ lui même.
Il peut être stérile de s'attacher uniquement à
préciser les compétences exclusives de tel ou tel ministère. Mieux vaut
reconnaître, en fonction de la symbolique sacramentelle, comment les ministères
diversifiés sont donnés à l'Eglise afin que "Dieu
soit tout en tous" (1Cor 15,28). Parce qu'ils vivent dans des
situations humaines très différentes, les diacres ne peuvent être pris qu'un
par un. Leur ensemble, leur "communion" n'est pas parallèle au
presbytérium.
Ainsi, lors du "dernier repas", le Christ
lave les pieds de ses disciples et institue l'Eucharistie. Le même sacrement de
l'ordre, à partir de ce double témoignage rendu au même Seigneur, donne de
rendre présents l'offrande du Christ et le service des hommes. Les deux
responsabilités 'expriment de manières différenciées qui ne peuvent être
séparées et encore moins opposées. En elles, l'Eglise traduit la mission
qu'elle reçoit dans l'Esprit. Elle recrée l'homme avec le Christ. Et chacun
connaît des situations où l'homme a besoin d'être recrée.
Envoyé par l'Eglise, la mission du diacre rend
ecclésiales les tâches auxquelles il collabore avec beaucoup d'autres. Il en
fait le corps de son Eglise, donc le sacrement actuel de l'incarnation. En
exigeant des futurs prêtres de passer par le diaconat, l'Eglise entend ainsi
leur faire mesurer l'importance de sa mission au sein du monde crée par le
Fils, en Lui et pour Lui. (Cl 1,16).
Toussaint 1999
Albert ROUET
Evêque de Poitiers